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Noir désir gagne son retour

15 novembre 2008

L’ombre de Noir Désir planait sur le rock français depuis plusieurs années sans que les pâles copies ne satisfassent les amateurs de génie colérique. Après l’histoire de Bertrand Cantat, la scène était restée vide, laissant le public plongé dans l’inanité des productions musicales des grandes majors du disque.

Les mots de Cantat prononcés contre le grand capitalisme s’étaient transformés en images d’archives, les crises et les élans de violence sur scène faisaient désormais figure d’époque révolue. Mort au libertaire, à l’anarchiste ! La chanson française était abandonnée à des saltimbanques désengagés qui se revendiquaient pourtant du grand groupe bordelais.

Or, le talent de celui qui refuse toutes compromissions n’est pas donné à tous, le génie de savoir plonger le public dans des états de violence extatiques est le propre de natures touchées par une force démiurgique. Oui, il y avait des démons au-dessus de ce groupe, des énergies telluriques et brutales qui s’entrechoquaient dans l’artiste et le poussaient irrémédiablement à dénoncer l’asservissement des foules et l’étendue de la stupidité de nos élites.

Mais il arrive parfois pour celui qui est le réceptacle de ces pulsions du « bien » et du « mal », que ces énergies se heurtent en lui au point de le conduire au meurtre d’un être cher. Dès cet instant, l’artiste redevient homme et porte en lui cette conscience torturante du crime commis par excès. Dans sa nuit, le chanteur se fait silencieux, il paie pour le mal qu’il a commis. Bertrand Cantat a répondu de ses actes devant cette instance qu’est la vie.

Doit-il pour autant demeurer dans l’isolement, conserver dans l’obscurité son désir de vérité ? L’homme portera toujours en lui cette vie perdue tandis que l’artiste continuera de ressentir cette vérité révélée. Alors cette dernière balade du «Gagnants perdants » est un double aveu d’impuissance d’un homme ignorant et d’un artiste qui espère recouvrer son public.

Laurent Monserrat

  • A l’heure, où nous écrivons cet article, le site de Noir Désir rencontre des problèmes de serveur étant le nombre des connexions de tous les fans de la formation bordelaise. Vous pouvez toujours écouter le morceau « Gagnants perdants ».
  • Site officiel de Noir Désir où vous pourrez télécharger gratuitement les deux morceaux offerts : « Gagnants perdants », « Le temps des cerises ».
5 commentaires leave one →
  1. Meg permalink
    15 novembre 2008 13 h 14 min

    Magnifique article, merci Laurent pour votre talent d’écriture et merci d’avoir mis en image le morceau Gagnants perdants, car je n’arrivais pas à le télécharger. Je suppose que tout le monde se rue sur le site du groupe. C’est vrai qu’il nous manquait terriblement.

  2. 15 novembre 2008 18 h 48 min

    Bien beau billet Laurent, je me permets juste d’y ajouter cette sentence qui colle si cruellement au destin de Bertrand Cantat: « le crime contient sa peine. » Aussi, et plus qu’avant, l’artiste se soignera au processus de création.

  3. 22 novembre 2008 11 h 30 min

    La Québécoise que je suis s’enrichit du sensible et intelligent regard que vous portez sur un groupe et sa nature d’une façon qui n’était autrement pas à ma portée, n’ayant pas vos référents français. On pèse et soupèse avec intérêt les mots et ce qu’ils sous-tendent, ici. On guettera par ailleurs les résurgences éventuelles, s’il en est, qui pourraient illustrer ces notions de « génie colérique » ou de violences extatiques…

    Une chose, peut-être. À première vue, je ne suis pas tout à fait d’accord, quand vous écrivez : « Dès cet instant, l’artiste redevient homme… ». C’est-à-dire que je ne sais pas s’il s’est agi de cela ou pas, en ce qui concerne Bertrand Cantat, toutefois il me paraît que l’artiste ne cesse jamais d’être homme, que l’état d’artiste se fonde dans cette humanité existentielle. Et donc que l’artiste qui l’oublierait se trouverait aussitôt en porte-à-faux. J’insiste à dire que ce n’est pas là un jugement sur Cantat, non plus que la pose d’une supériorité du d’état de ma part en la matière – pfiiiou, non ! -, simplement, mon œil a accroché à ce « redevient » et je vous livre spontanément ce qui affleure.

    —Le concept de votre Flambeau est intéressant. À faire passer, alors je passe. Et repasserai.

  4. 22 novembre 2008 13 h 43 min

    Merci Judith pour votre commentaire lumineux et heureux de découvrir votre voix en provenance du Québec.

    C’est amusant que vous vous soyez arrêtée sur l’expression « génie colérique ». Il aurait sans doute fallu que je la mette en guillemets car elle est de Michel Onfray qui utilisait cette expression pour évoquer l’indignation de Pierre Bourdieu. Confronté aux injustices sociales , le sociologue n’avait de cesse de les dénoncer. Je trouve que c’est à rapprocher de l’engagement d’un Bertrand Cantat.

    Concernant la dissociation artiste homme, je partage votre avis sur l’importance de l’existence, mais les critiques ont tendance à réunir les deux pour mieux effacer l’oeuvre.

    Bien à vous,

    Laurent

  5. 22 novembre 2008 14 h 50 min

    Amusant, dites-vous ?? On pourrait peut-être même dire que c’était prémédité (entrons dans la twilight zone et disons que nous avons été « agie » à l’insu de notre plein gré 😉 ) !: pas étonnée du tout qu’il y ait de M’Onfray’re là-dessous !

    Je vous avouerai que de facto, lisant ce qu’il en fut de votre engagement antérieur vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, je me suis sentie un brin en terre de connaissances familières. Quant à Noir Désir, mes voix/voies étant « diverses et variés » (comme on dit sur France Culture), avançons dans le labyrinthe :

    http://leserpentmarginal.blogsome.com/2007/07/20/singulier/

    Je prends bonne note de votre persistance à la distinction artiste/homme : elle se reçoit comme une eau sa clarté.

    À une prochaine !

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