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Frédéric Laffont : entretien autour d’Israël Palestine

7 juin 2003

Grand reporter Frédéric Laffont a réalisé plus d’une trentaine de documentaires, généralement dans des conditions de conflit. Frédéric Laffont a passé deux ans au Rwanda durant le génocide. Il est aussi l’auteur de trois ouvrages, l’un sur sur l’Afghanistan avec Christophe de Ponfilly, Poussières de guerre,  Maudits soient les yeux fermés  sur le génocide rwandais  et Israël Palestine Mille et un jours Mille et une nuits.

Israël Palestine, serait-ce un livre de poèmes de vies en tant que la vie inclut la mort ?

Mahmoud Darwich dit : « mieux vaut s’efforcer de faire une mosaïque que de tailler dans le marbre ». C’est un propos qui m’a beaucoup influencé dans ce travail. Je pense que tout ce qui est définitif, les propos prophétiques ou didactiques sont extrêmement dangereux ; tout ce qui enferme le conflit dans une vérité me semble vraiment inquiétant.

Le père Shakour raconte cela magnifiquement. Shakour est un prêtre de Galilée dont la maison et le village ont été rasés en 1948 alors que son père avait toujours accueilli les Juifs à bras ouverts avant même la création d’Israël. Et chaque semaine, le père Shakour organise des pique-niques sur les lieux des villages rasés. Aujourd’hui, il a fondé la première université pour Juifs, Chrétiens et Musulmans en Galilée. Shakour sait ce qu’est le dialogue, il l’expérimente chaque jour. « Chez nous, chaque pierre raconte deux histoires », dit-il. Ainsi j’ai voulu essayer de faire une œuvre qui ne rentre pas dans les catégories.

C’est pourquoi, nous pensons que votre livre est un recueil de poèmes de vies ….

Oui, poèmes de vie, tout me va très bien ! Darwich disait : « Ne m’impose pas ton histoire, je ne t’imposerai pas la mienne et l’histoire se moquera de nous deux ». C’est très important ne pas être dans l’idée de la Palestine ou dans l’idée d’Israël, mais d’être proche du sujet palestinien et israélien.

Pour quelle raison tutoyez-vous votre lecteur ?

C’est une référence évidente aux Mille et une Nuits. Comme dans le conte, il s’agit d’un récit qui n’a ni début ni fin ; ce sont des histoires de survie. Et ce qui m’intéressait beaucoup, c’est qu’à travers ces histoires de survie, Shéhérazade – que j’ai appelé Sarahazade en ce sens qu’elle a le souci de bien traiter, de bien servir les gens dont elle parle– raconte l’histoire de sa propre survie.

Les pages de votre livre sont constellées de prénoms, comme si vous connaissiez réellement ces personnes. Les avez-vous rencontrés ?

Oui, tous les personnages qui sont dans ce livre sont de véritables rencontres.

Mais, vous avez rencontré la famille de ce petit garçon bravant seul un tank avec une pierre, dont la photographie a fait le tour du monde…

Absolument !

Comment cela s’est-il déroulé ? Vous y êtes allé après sa mort ?

Je voyais sa photo affichée sur tous les murs de toutes les administrations palestiniennes depuis la vieille ville de Jérusalem jusqu’au Liban dans les camps de réfugiés à Chattila. Il était devenu une véritable icône. Bien entendu, comme toute photo et comme toute icône, elle a du mal à vous donner un nom et un prénom.

Il se trouve que par hasard, un ami était sûr qu’il était de Gaza. Nous avons fait des recherches, mais non sans mal puisque même ses propres voisins ignoraient son identité, tout en connaissant l’icône. Après de grandes difficultés, j’ai finalement retrouvé les parents.

Au fil de la lecture, on a le sentiment que les identités se mêlent, se confondent, à tel point qu’on finit par ne plus distinguer les Palestiniens des Israéliens. Serait-ce une impression de lecteur ?

Cependant, dans le livre, les identités sont bien marquées. dans la réalité , elles sont trop marquées, ou du moins on cherche à ce qu’elles soient marquées, car les deux peuples mènent avant tout un combat pour la terre. Donc, on va mettre des barbelés, un champ de mines, un barrage, on va enfermer, emprisonner comme dans le jeu de Go ; puis tout d’un coup on va conquérir du territoire sur le dos de l’autre.

Quand on marche dans la vieille ville, on sait exactement chez qui on est, par le simple fait de lever le nez, alors même qu’il n’y a pas ces barrières, ces barrages. Néanmoins, quand on est proche des personnes, on observe qu’il y a des zones de flou. Par exemple, les enfants palestiniens regardent la télévision israélienne parce qu’ils la trouvent mieux faite que la télévision palestinienne. On dit que la télévision palestinienne diffuse des appels au crime, mais toujours est-il que les enfants préfèrent regarder les pubs et les jolies filles… La situation économique est telle que des dizaines de milliers de Palestiniens travaillaient auparavant en Israël, de sorte qu’ils avaient une bonne connaissance de ce pays.

Les frontières sont en fait beaucoup plus perméables que la politique du pire avec ses murs, ses clôtures et ses territoires bien marqués, voudrait le laisser croire.

A la lecture, on ressent une forme d’unicité, un peu comme s’il s’agissait de frères de douleurs.

Oui, absolument !

La douleur serait peut-être ce qui les unit le plus.

Plus exactement la difficulté de la partager ! Chacun sait que les termes du divorce, dont parle Amos Oz, sont à peu près acceptés par tout le monde: 22% de la Palestine historique pour les Palestiniens, partager Jérusalem, trouver une solution juste pour les réfugiés. Et pourtant, alors qu’en gros chacun est d’accord là-dessus, c’est une sorte de poker menteur que l’on joue.

Mais chacun sait que la Palestine ne vivra pas et qu’il n’y aura pas la paix, tant que les échanges de connaissances et les déplacements géographiques seront impossibles entre les deux corps du territoire. A partir de là, il y a une interdépendance entre ces deux nations.

Romain Rolland a écrit : « Créer, c’est tuer la mort ». Lorsque ce père israélien qui, a perdu ses enfants, se rend en Palestine pour replanter des oliviers, alors que l’armée israéliennes les a rasés, n’est-ce pas dans le fond pour tuer la mort en donnant la vie ?

Ce sont les personnes pour lesquelles j’ai la plus grande admiration. Ceux qui de part et d’autres ont souffert au plus profond d’eux-mêmes à cause de ce conflit. Eux sont au cœur du conflit et ne peuvent pas y penser confortablement, comme nous qui, pour beaucoup, ne sommes jamais allés en Palestine. C’est d’ailleurs une donnée essentielle du problème : le conflit est nourri, sans cesse entretenu et amplifié par des personnes qui n’ont aucun lien direct avec la situation, voire qui ne se sont jamais rendus sur ces terres.

Les musulmans se font une certaine idée de Jérusalem, mais dans le fond ils ne portent que peu d’intérêt aux Palestiniens : la solidarité arabe ne fonctionne pas du tout. C’est la même chose pour les Juifs au sujet d’Israël ; beaucoup tiennent des propos extrêmes, dans le confort de leur vie en France ou aux Etats-Unis, alors que les Israéliens qui vivent là-bas n’ont pas du tout les mêmes positions.

De toute façon, il y a un sort commun ! Il suffit de lire la lettre qu’écrit Dalia autour de l’histoire du citronnier :

«  C’est le genre de guerre que personne ne peut gagner. Nos deux peuples réussiront leur libération ensemble ou ne la réussiront pas».

C’est d’ailleurs une conviction communément partagée que les deux sorts sont liés.   L’idée que l’on puisse gagner sur l’autre ou contre l’autre n’a plus aujourd’hui de sens.

Au contraire des médias qui ont tendance à amplifier la part d’ombre du conflit, vous mettez en valeur l’espoir lumineux qui demeure vivant dans les deux populations. Cet effet de lumière semble constituer l’essence de votre livre, comme si la pellicule noire ne pouvait qu’être porteuse de particules lumineuses. Le film que vous avez réalisé constitue-t-il une forme de projection définitive de cette lumière blanche ?

Il se peut que je me trompe totalement en croyant à une issue proche du conflit, en gardant espoir que les voix raisonnées et raisonnables l’emportent, en disant que je n’ai pas senti de haine entre les peuples. Certes j’ai entendu des propos haineux, mais je ne crois pas qu’il y ait de haine collective entre Israéliens et Palestiniens, du moins faut-il peut-être se dépêcher pour ne pas qu’elle grandisse trop. Bien sûr, il se peut que je me trompe, je ne l’exclus pas, en faisant vivre l’idée qu’il n’y a pas de futur impossible.

Simplement, je préfère avoir mis ma vie depuis deux ans sur cette voie, même si je me trompe, plutôt que défendre comme beaucoup d’autres, comme trop d’autres, le propos inverse, à savoir que la guerre et la haine sont là pour toujours, que la force seule peut triompher.

J’ai au moins le plaisir de voir que ce travail a été bien accueilli par les Palestiniens et par les Israéliens. Porter un regard sur l’« autre », c’est déjà un début d’acceptation.

En réalisant ce type de film, en écrivant ces lignes, vous sentez-vous comme un bâtisseur de paix ?

Mon rôle est très modeste ! Je ne suis pas un bâtisseur, mais plutôt un porteur, un reporter. Je me souviens qu’à Gaza, alors que des hélicoptères de guerre tournaient au-dessus de nos têtes, et que nous nous attendions à des représailles, les Gazawites faisaient vivre des récits où le Juif est toujours quelqu’un de bien. Ces histoires se racontent généralement quand cela va très mal, comme pour se rassurer sur la nature humaine, sur l’humanité de celui qui pourtant vous attaque. Mais la même personne peut affirmer que la sentinelle postée à tel barrage distribue des bonbons empoisonnés aux enfants, c’est-à-dire qu’elle peut céder à la peur et propager de fausses rumeurs.

Le tout, pour moi, est de savoir de quel récit je fais l’écho. Si je fais l’écho du récit des bonbons empoisonnés, je raconte la même histoire que des centaines d’autres aujourd’hui en Israël et en Palestine. Mais si j’accorde du crédit à l’autre histoire sans nier la précédente, à ce moment là, il se passera autre chose…

Propos recueillis par le Flambeau (2003)

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